Nouvelle

Phénomena 2012… une première édition éclatée

Lundi 5 novembre 2012
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Bilan de la directrice artistique D. Kimm

Après avoir organisé avec succès durant 10 ans le Festival Voix d’Amériques consacré au spoken word et à la poésie, il nous fallait un certain courage pour effectuer un tournant aussi radical vers la performance avec Phénomena. Il fallait aussi faire notre petite place dans le mois d’octobre extrêmement chargé en terme d’offre culturelle.

On peut dire que Phénomena a remporté son pari de présenter des spectacles avant-gardistes et accessibles, qui ont d’ailleurs trouvé leur public. Phénomena c’est pour les inclassables, les bricoleurs du high-tech artisanal, les performeurs idéalistes, les artistes de la relève, les inventeurs, les chercheurs. Par sa programmation originale et éclatée, Phénomena a bien montré que la rupture avec Voix d’Amériques ouvre sur encore plus d’audace et de possibilités. Bien sûr, rien n’était parfait, mais c’est ça le risque de présenter des créations risquées. Le plus important pour nous était de montrer ce vers quoi on veut aller, ce que le festival va permettre. Déjà le visuel de l’affiche et du programme nous amenait… ailleurs.

Le mois d’octobre c’est extra car ça nous permet de présenter des performances et des installations à l’extérieur. Et ce qui est encore plus extra, puisque nous sommes un festival à petit budget ce qui implique de travailler avec la débrouille et les moyens du bord et donc de transporter beaucoup d’équipement et de patentes… c’est nettement plus agréable.

On ne peut tout nommer ici, mais parmi les grands moments du festival, mentionnons le très touchant spectacle du Flying Words Project qui a mobilisé un public majoritairement composé de personnes sourdes. C’était magnifique et surréaliste de voir La Sala Rossa, davantage habituée aux spectacles rock, envahie de personnes vives et allumées qui discutent avec animation en langue signée. Et le lendemain, c’était un tout autre monde avec notre invitée d’honneur Genesis Breyer P-Orridge, et son groupe Thee Majesty, qui ont présenté un spectacle provocant, politique et poétique. On a senti tout de suite que Phénomena s’annonce pour être le lieu de la rencontre improbable.

Une autre soirée mémorable fut celle des 2boys.tv qui ont fait un retour sur leurs 10 ans de création, en faisant rejouer quelques-uns de leurs «classiques» par des artistes de la relève. Une grande leçon de performance et on comprend pourquoi ces artistes ont atteint une renommée internationale. Le public du spectacle Les Phénomènes inexpliqués a quant à lui bien rigolé en se voyant intégré d’office à l’Assemblée générale annuelle de la REAC (Regroupement d’entraide aux contactés) qui s’est terminée par une séance de délire collectif. Et la compagnie ZAL a repris pour notre plus grand plaisir son délicieux spectacle Kabiin, qui fait du spectateur… un voyeur.

Le festival a initié un partenariat avec Tangente, un lieu de création connu pour son esprit de recherche, en présentant la nouvelle création de l’artiste interdisciplinaire Maryse Poulin, qui a travaillé avec son fidèle complice Alexandre St-Onge. Toujours à La Sala Rossa, Daniel Boucher a quant à lui présenté un spectacle expérimental très personnel, alliant projections et création sonore.

Les spectateurs du mercredi ont eu un choix déchirant à faire alors qu’il fallait choisir entre le Combat contre la langue de bois ou le spectacle de l’artiste allemand Felix Kubin. Ce 8e Combat fut mémorable, avec une brochette de 14 invités tous extrêmement différents, et un public très à l’écoute qui a réagi vivement à certains propos. On était loin de la petite famille en train de se flatter le dos dans une belle harmonie. Il y avait du questionnement dans l’air, mais aussi une quête de sens. Une mention spéciale à l’animateur JF Nadeau qui a été époustouflant d’humour et de vivacité, tout en étant chaleureux et très gentlemen. Et bien sûr nous méditons sur de nouvelles techniques infaillibles pour empêcher certains combattants trop inspirés de dépasser le temps alloué.

Felix Kubin fut une révélation pour un nouveau public qui est tombé sous le charme de cet artiste multiple. Il a présenté une performance qualifiée de rétro futuriste surréaliste expressionniste sur une musique de cirque techno. De son côté, Kubin est, lui, tombé en amour avec le festival Phénomena et se promet bien de revenir. Le festival s’est terminé dans l’exubérance à La Sala Rossa avec le Cabaret Désir DADA mis en scène par Claude Poissant qui nous a permis de découvrir ou redécouvrir sous un tout autre jour des comédiens et créateurs allumés. Nous ne sommes pas près d’oublier la performance exceptionnelle de Violette Chauveau, en géante dadaësque qui manipule les sons et les expressions faciales avec autant d’éloquence que les mots.

Du côté des 5 @ 7 présentés gratuitement au Divan Orange, ils nous ont fait découvrir de nouvelles voix en musique et chansons. Chaque 5 @ 7 avait sa couleur particulière et son public. Mentionnons l’étrange Opéra Foe de Rachel Burman et le touchant Autour d’Ève Cournoyer, organisé par Michèle Méthot, avec des chanteuses puissantes et délinquantes, à l’image de notre chère Ève. Il s’agissait du tout premier événement qui lançait le festival et je me suis permis cette petite prière à Ève Cournoyer. Je vous la rapporte pour que vous soyez vous aussi vigilants.

Cournoyer, donne-nous le courage de rester indépendants et exigeants, empêche-nous de tomber dans la complaisance et le mainstream, donne-nous un coup de pied au cul si nous ne sommes pas assez audacieux, amène vers nous des artistes rebelles et baveux.

La nouvelle série Les Corps conducteurs donnait une plus grande place à la performance et à l’expérimentation. Entre l’approche provocante de Jacques Poulin-Denis, la performance futuriste et poétique de Jonathan Parant présentée dans le stationnement de La Sala Rossa, et le délire irrésistible de la somnambule Jacqueline van de Geer, le public a pu apprivoiser un art exigeant qui a ses propres lois.

Les Micros ouverts Shift de nuit avaient pour but de faire le lien avec l’ancien Voix d’Amériques puisque nous les présentons depuis 2005. Nous aurions pu accueillir plus de participants certains soirs, alors que pour d’autres la liste des inscrits débordait largement. Nous nous questionnons sur la pertinence de cette formule d’autant plus que notre nouveau Laboratoire Phénomena débute le 2 décembre et sera une véritable scène ouverte mensuelle à la Casa del Popolo. Autre temps, autres mœurs et il faut savoir évoluer et se renouveler. C’est pour ça que nous avons créé Phénomena.

La nouvelle orientation du festival a suscité plusieurs nouveaux partenariats puisque nous avons maintenant accepté que le spectateur ne pourra tout voir du festival et qu’il faudra faire des choix.

Parmi notre série Hors les murs, mentionnons la virtuosité des artisans du spectacle de marionnettes VooDoo présenté par KoboL à l’Usine C. Le collectif Mouvement 7 a présenté au Bain Saint-Michel deux chorégraphies éblouissantes dansées par Carol Prieur, puis par Lucie Vigneault et Mark Eden-Towle. Il s’agissait de la première production de ce jeune collectif et nous sommes très fiers de cette nouvelle collaboration. Le collectif Pourquoi Jamais a aussi séduit le public en présentant chaque soir dans le stationnement de La Sala Rossa la mystérieuse et poétique performance Erika Weisz disparue. Il s’agissait ici aussi d’une première réalisation pour ces jeunes artistes et le festival était ravi de pouvoir leur offrir une tribune.

Finalement, le quartier Mile End a été agrémenté d’installations délicieusement rétro dans le style Phénomena. Il y avait les charmants graffitis textiles des Ville-Laines sur le mobilier urbain autour des salles de spectacles. Il y avait aussi les tableaux-installations de l’éclairagiste et scénographe Lucie Bazzo, une des principales collaboratrices du festival depuis plusieurs années.

Phénomena c’est l’invention, l’ingéniosité, la beauté, la délinquance. Tout ça dans un esprit ludique et poétique. Et la prochaine édition s’annonce encore plus intrigante.

Merci à toute l’équipe du festival, dévouée, et complètement phénoménale. Merci aux artistes, si généreux et inventifs. Merci au public complice qui nous a accompagné avec enthousiasme dans ce virage audacieux. J’ai reçu beaucoup de témoignages et d’encouragements pour ce nouveau Phénomena. Ça semble correspondre à une envie généralisée de faire les choses autrement. Ça me donne des ailes.

D. Kimm
Directrice artistique
Festival Phénomena